écrits poétiques
Le vent
Le vent
Je suis la Tramontane
qui vient des collines
qui vient du très loin
j’ai traversé de grands plateaux nus
des reliefs pierreux
des monts boisés
Je dévale les pentes
ventre à terre dans les ravines
et remonte avec force
dans les taillis secs
Je repousse au large
tout ce que la mer contient
Aujourd’hui mon souffle est féroce
Je m’agite et dessine
des éclairs sur les montagnes,
amasse des nuages noirs
dans un repli du ciel
puis me ravise, les déplace
mes courants assemblent
puis défont le taffetas gris
Je m’abandonne à mes pulsions
Ne rien retenir
Je suis la tempête
je n’ai pas rugi depuis longtemps
Trop de braise accumulée
dans mes veines
je déverse ce trop-plein
sans discernement, sans inimitié
Maria me croit en proie
à une ire sanguinaire
mais elle fait fausse route
Je suis la tempête
et ne connais pas la colère
Les tourbillons que je forme
au-dessus des flots
ne renferment nulle émotion
Je suis la tempête
Ne vous méprenez pas
je ne suis pas le chaos
Je foudroie les cactus moribonds
j’ouvre les pierres molles
Je donne vie
à des rus de boue tendre
qui emmènent
sables et souches inutiles
Les mouettes les plus véloces
ont trouvé abri
dans des cavités rocheuses
Je lave et j’inonde
je ravage
ce qui tenait à un fil
ou était de guingois
Oui, je rudoie le monde d’en-bas
j’anéantis et oblitère
ce qui demandait à disparaître
Pourtant je ne suis pas purification
je ne suis pas
manifestation vengeresse du ciel
je ne suis pas
sélection darwinienne
je rince tout sans distinction
Humains et végétaux
ont appelé l’eau
la voici
prise dans mes ailes souples
que je déploie
déversant des litres
sur les terres arides
inaptes à la recevoir
Mes vortex au-dessus de la mer
dans le large
sont pure beauté
parfois un rai de lumière oblique
relie les deux mondes
nuages et eaux
pris dans un même cône pâle
Soirée d’août
Soir d'été
La nuit n’était pas tombée
Quand je suis arrivée chez toi
Je connais le chemin
Le virage abrupt
Le sentier qui descend sous les arbres
Puis ta maison sur la gauche
Je me sentais petite, un peu gênée
Mais confiante
Parce que nous avons pour nous
Cette immense tendresse
Nous avons bu, pas beaucoup
L’ivresse était ailleurs
Dans nos gestes, nos paroles
Tu t’es endormi sur mes cuisses
Comme dans cet hôtel à Zurich
Mais dans un désordre plus chaste
J’ai regardé les flammèches
Elles se reflétaient dans les vitres
Et le ciel piqué d’étoiles
Prismes
Prismes
Sous des prismes nacrés
Le monde s’étiole
Fermer les yeux pour mieux sentir
Ses sous-bois
Ses épines
Ses informes brasiers
Ses plaies purulentes
Dans la lumière vive
Qui déforme
En ribambelle
Des savoirs se traficotent
Les observer, les caresser,
Un instant les retenir
Irisés d’un désir sulfureux
Qui attire qui affole
Sous des teintes saturées
Le monde s’étiole
Fermer les yeux pour mieux sentir
Son souffle
Son écorce
La brume
Qui empâte les cimes
Fermer les yeux pour mieux sentir
Ta nuque, tes bras
Ta langue rose spongieux
Première rencontre
Première rencontre
« L’ombre est comme le paon,
elle a des yeux dans ses moindres plumes »
Les Âmes fortes, Jean Giono
Il avait serré sa main un peu fort,
elle l’avait retirée
d’un geste rapide.
Il observa le creux de son poignet.
Sous la peau diaphane,
un lacis de veinules
dessinait une cartographie secrète.
Elle rajusta ses lunettes de soleil
S’assit dans un fauteuil
et lui fit signe d’en faire autant.
Il était mal à l’aise.
Il s’attendait à rencontrer
une femme plus âgée.
Cette inconnue dégageait
une élégance simple,
sans artifices.
Ils se firent quelques politesses.
Troublé, il se racla la gorge.
Il était venu l’interroger
sur Michel S.,
peintre disparu
sans avoir connu la gloire
et ayant à peine goûté
à un semblant de reconnaissance
de ses pairs.
L’alcool et une solitude aigüe
avaient consumé ses forces,
il s’était éteint seul,
sans amour, sans amis,
accompagné de son frère
et de quelques proches.
C’est ce qu’Arno avait lu
dans un magazine.
Une ville
Une ville
Nous entamons
notre huitième jour de marche
Léna chante et son timbre fluet
nous égaye
le temps passe plus vite
Nous avons marqué
l’emplacement de la mare
d’une croix sur la carte
Nous ne croyons plus
à une destination réelle
Nous commençons à sentir
que cette expédition
pourrait nous coûter la vie
Ce soir, pourtant
alors que le soleil mourait
lentement, balafrant le ciel
de teintes rouges-or,
nous voyons des lumières
Une ville scintille à l’horizon
Un silence compact
nous presse,
froissé seulement
par nos souffles
le frottement des vêtements
Nous nous figeons,
suspendus entre l’espoir
et la peur d’un mirage
Marco sort ses jumelles
mains tremblantes
Il scrute l’horizon sans mot dire
avant de les baisser lentement
Il se tait
son regard parle pour lui
C’est là
Quelque chose est là
Léna s’approche en silence
tenant toujours ma main
Nous dormirons ici
Le jour tombe vite
Il serait dangereux
de nous aventurer
dans l’obscurité
Nous installons
notre camp sommaire
comme tous les soirs
Mâchant nos galettes de maïs
nous imaginons les faubourgs
les lampadaires allumés
les immeubles
le quadrillage des fenêtres
en petits carrés jaunes
Nous imaginons
les cuisines
éclairées par des ampoules
les frigos
les phares de voitures
Cette nuit encore
nous avons dormi
serrés les uns contre les autres
en chien de fusil
Marco, les yeux ouverts
scrutait les collines
dans le lointain
J’ai fait mine de dormir
quand il a tourné
son visage vers moi