écrits poétiques
Iguanes
Iguanes
Parfois il ne reste rien
À part un geste
J’observe
Le vol du premier bourdon
Les touffes d’herbe grise
La neige sale de fin de saison
J’observe
Le gonflement des bourgeons
Tes boucles d’oreilles
Elles tintent quand tu parles
C’est un son léger, qui étire le ciel
Dans l’adversité,
quand la nourriture vient à manquer
Certains iguanes rapetissent
Technique de survie chez les sauriens
Une fois l’abondance revenue
Ils s’étirent,
Reprennent leur taille habituelle
Je crois
Dis-moi,
Est-ce que les humains rapetissent
dans l’adversité ?
Ombres
Ombres
Nous marchons dans l’obscurité
La gesticulation des noyers
Leurs branches imberbes
Dessinent des satrapes, des nez crochus
Des voix résonnent entre les pierres
Ma main gelée se crispe sur la lampe torche
Son faisceau creuse la nuit
Je veux bien être celle qui rassure
Celle qui dit tout ira bien
On nous attend là-bas
Dans une petite masure, derrière la colline
Un feu y crépite
Je tiens en lisière de moi
La mort qui rôde
Cette pierre dure
Cette pierre dure que le poète sculpte
(Texte écrit sur mandat pour la SEV
Le langage comme matière première
TTT, Fondation Opale, 7 mars 2026)
Elle avait décidé qu’elle parlerait de la mer.
Non, qu’elle écrirait sur la mer.
Car parler, ce n’est pas écrire.
Même si écrire
c’est un peu comme parler,
en choisissant bien ses mots.
Écrire c’est parler depuis l’intérieur,
depuis une nappe souterraine.
Depuis l’envers du cœur,
là où une membrane retient
une substance aqueuse,
ça fait un renflement,
un petit lac sous la poitrine,
où flottent des créatures protéiformes
sans nom, qu’il faudra nommer.
Car écrire c’est nommer.
Des créatures protéiformes,
certaines avenantes et veloutées,
d’autres glaireuses, repoussantes.
Il faudra sortir tout ce petit monde
du bain amniotique,
les sécher, les épingler sans les meurtrir
et leur trouver une légende.
Dire tous les méandres de l’âme,
sans mentir d’un millimètre.
Elle avait décidé que, ce soir,
elle parlerait de la mer,
ici, au milieu des montagnes.
De l’Océan Valaisan, disparu
il y a 50 millions d’années.
De cette grande bassine d’eau
des temps anciens, des temps reculés.
Elle avait vu des fossiles
au Col du Sanetsch.
La Théthys alpine. La Mésogée.
Le Paléo-océan.
Très lentement,
dans une temporalité non humaine,
la croûte océanique avait glissé
sous la croûte continentale.
La rencontre des plaques tectoniques
avait cousu les rives l’une sur l’autre,
refermé la béance.
Asséchée, disparue, la grande flaque.
Elle avait fait une liste de mots
qu’elle agencerait ensuite.
Car écrire c’est faire un puzzle, non ?
sel, ressac, vagues,
abysses, ondoyer, ondoiement,
récif, roches, rochers,
algues, sable et galets,
coquillages et crustacés
(non, ces mots ensemble,
c’est Brigitte Bardot assuré),
parasol (pas sûre),
nageoires, écailles,
branchies, écume,
oursin, rouget, congre,
thon, rascasse, crabe,
murène, mollusques,
hippocampe, fretin,
bouillabaisse, rouille,
pêcheur, poissonnier,
parfum iodé,
embruns, pin, cactus,
euphorbe, figuier de barbarie,
tramontane,
horizon, horizon immobile,
voiles, falaises,
brasse coulée, crawl,
littoral,
miroir argenté, feu du ciel.
Elle glanait, elle balançait,
elle entassait des fragments,
ça faisait un petit pâté,
un petit pâté sémantique
en forme de dôme.
Qu’elle tapota du bout des doigts
pour en aplanir le sommet.
Écrire, c’est traduire
la pulsation du monde en soi.
Transformer en phrases
tout ce que le monde déverse
dans notre corps fragile
et notre esprit fragile.
Tout ce avec quoi
notre peau et notre psyché
entrent en contact.
Les journaux, la radio, les livres.
La neige et le vent. La lune.
L’amour. L’absence d’amour.
La maladie. L’appel des corps.
Elle avait décidé d’écrire sur la mer.
Pour cela, elle devait s’extraire
de la gangue froide des mots inertes,
de la boue des mots vides.
Elle se dit qu’elle devrait
en parler à quelqu’un.
Quelqu’un d’un peu décalé.
D’assez sensible pour comprendre
son magma intérieur.
Qui connaisse l’océan
et lui en offre sa propre vision.
En rêve, elle rencontra une pieuvre.
Je possède neuf cerveaux
mais je ne connais pas les mots.
Mon vocabulaire est sensoriel.
Je ne manie ni consonnes ni voyelles.
Ni points, ni virgules.
Je déploie et rétracte mon corps ductile,
me transforme dans les courants
en de souples contorsions,
j’adopte les formes, les teintes
des rochers, des coquillages,
parfois des algues.
J’ai trois cœurs. Je sais aimer.
J’aime
le ballottement des vagues,
les rayons de soleil qui déforment
les contours sous-marins
et paillettent l’eau.
J’aime
un banc de sardines qui me frôle.
Je n’ai pas de mots,
je ne sais pas écrire,
je ne peux pas t’aider.
Mais nous pouvons ressentir ensemble,
du bout des tentacules nous découvrir
et peut-être nous aimer,
sans le truchement du langage.
Au réveil, la discussion s’était tarie.
Ici dans ce sillon des Alpes,
de pieuvre, elle n’en rencontrerait pas.
50 millions d’années s’étaient écoulés.
Elle avait décidé qu’elle tairait ses peurs.
Qu’elle ne parlerait pas de la mort qui rôde.
Des humains aimés,
de tous les vaillants
au bord d’un précipice.
Aux premières heures du jour,
elle se prépara du thé noir aux agrumes.
Noir, pour l’obscurité,
les agrumes pour l’acidité.
Assise sur la terrasse,
elle but le liquide à petites lampées.
Se brûler le palais, se sentir vivante.
Les montagnes se détachaient
sur le ciel incendie.
Les anfractuosités
des roches lointaines.
Les capuchons blancs.
Elle voyait, non,
elle flottait
au-dessus de la mer de nuages.
En Valais, on dit mer de brouillard.
Surplomber les nuages,
c’était plus agréable pour elle.
Plus confortable. Cotonneux.
Brouillard, nuages, nuages, brouillard,
c’est presque pareil.
Non.
Les mots
ne sont pas interchangeables.
Si c’est un puzzle,
chaque fragment
doit trouver sa juste place.
À qui pourrait-elle parler de la mer
dans ce paysage de roches et de forêts ?
Elle contacta un Docteur en biologie marine.
Il lui répondit. Elle fit ses bagages,
sauta dans un bus, qui dévala la montagne,
puis elle sauta dans un train
qui suivait les contours du Rhône,
puis un autre train, et encore un autre.
Enfin, dans une ville du Sud,
elle grimpa dans un bus
qui longeait la côte méditerranéenne,
petits virages serrés,
pris à grande vitesse,
le vertige, elle se dit,
je suis dans un film d’Hitchcock,
Soupçons, ou alors La Main au collet.
Je fonce vers la mer.
C’est exaltant. C’est excitant.
Le jeune Docteur l’attendait
à la station de bus.
Il prit sa valise d’un geste galant,
qu’elle apprécia,
elle lui emboîta le pas.
Pendant deux jours, il l’abreuva de mots.
Les mots, oui, elle adorait.
Mais ces mots-là, elle n’y comprenait rien.
Un sabir de voyelles
et d’envolées scientifiques.
Un galimatias savant-biscornu.
Elle prit des notes, beaucoup de notes.
Cet homme était sympathique
et plutôt sexy.
Des sourcils épais
et un regard de charbon
sous un front haut.
Mais ses mots
étaient dépourvus de poésie.
Elle observa le ciel. La mer.
Descendit sur la plage déserte.
Se dénuda. Nagea
en frôlant de petits poissons gris scintillant.
Elle pensa à la pieuvre.
C’était l’automne,
c’est beau, la mer hors saison.
Elle remonta dans un bus, puis un train,
puis de nouveau un autre,
enfin le car postal la déposa
sur le flanc de la montagne.
Le versant qu’elle connaissait et qu’elle aimait.
Elle relut ses notes.
Ces colliers de mots étaient une matière atone.
Rien qui résonne, rien qui frappe son âme.
Ce qui manquait dans ces listes,
c’était l’extase douloureuse de l’être
qui se heurte au réel et s’en étonne.
Le jeune biologiste au regard de jais,
en fait un peu bistre peut-être,
maniait les mots sans émoi.
Et sa liste à elle était un plâtre sans émoi.
Elle reconstitua son puzzle
avec les vocables accumulés.
Assembla tout le langage collecté.
Des substantifs, des verbes,
des adjectifs alambiqués.
Peut-être que la poésie s’y glisserait,
finalement.
Mais rien ne venait, non.
Le souffle vint plus tard.
Bien plus tard. Quand elle fut prête.
Un jour après la grosse neige,
elle se laissa glisser.
Elle se laissa glisser doucement
le long d’un bisse.
Et entre les arbres hauts, elle le vit.
Le chevreuil n’avait pas de mots,
pas plus que la pieuvre.
Mais il était là, son corps chaud et bien vivant,
à l’arrêt, son pelage clair.
Le chevreuil ne lui parla pas de la mer,
mais à travers lui elle vit les forêts d’algues,
les roches et les sédiments.
À travers lui elle vit enfin l’océan valaisan.
Toutes ces ombres bleutées
dansant dans une lumière sans âge.
Et tous les mots de la mer
se déversèrent en elle
pour dire la douceur de la lumière
entre les conifères, pareille
aux prismes des fonds sous-marins.
Ils restèrent de longues minutes à s’observer.
Puis l’animal frotta son museau contre un tronc.
Lui lança un regard calme
avant de se détourner,
il repartit sans hâte vers sa vie sauvage.
À pas lents dans la neige infroissée.
Alors enfin les mots, cette matière malléable
et facile, offerte à tous,
les mots de tous les jours
propices au verbiage, à l’invective,
à la grandiloquence,purent se transformer.
Alors les mots, cette pierre dure que le poète
sculpte pour dégager la parole juste,
celle qui crée un espace plus respirable,
alors les mots percutants viennent parfois.
Et le texte advient.
C’est un long travail de l’être.
Nocturne
Nocturne
Les ténèbres sculptent
L’air déjà froid
Les arbres soupirent
Sur mes épaules
Lentement
Mes mains fouissent
Un pelage
Un animal remue
Sous les taillis
Le chagrin se faufile
La bête s’évapore
Dans la première brume
Pulpes intérieures
Pulpes intérieures
Tes mots me parviennent
Déformés
Du sable, des incendies
Brouillent les fréquences
À mes tempes
Un sang noir résonne
Ton épaule est une falaise
Battue par les vents
Sous ta voix
Tout en-dessous
Une douceur douloureuse
J’aimerais refermer tes chairs
Sur la blessure
Apaiser ta lymphe
tes pulpes intérieures
Recoudre au point de croix