écrits poétiques
Prismes
Prismes
Sous des prismes nacrés
Le monde s’étiole
Fermer les yeux pour mieux sentir
Ses sous-bois
Ses épines
Ses informes brasiers
Ses plaies purulentes
Dans la lumière vive
Qui déforme
En ribambelle
Des savoirs se traficotent
Les observer, les caresser,
Un instant les retenir
Irisés d’un désir sulfureux
Qui attire qui affole
Sous des teintes saturées
Le monde s’étiole
Fermer les yeux pour mieux sentir
Son souffle
Son écorce
La brume
Qui empâte les cimes
Fermer les yeux pour mieux sentir
Ta nuque, tes bras
Ta langue rose spongieux
Première rencontre
Première rencontre
« L’ombre est comme le paon,
elle a des yeux dans ses moindres plumes »
Les Âmes fortes, Jean Giono
Il avait serré sa main un peu fort,
elle l’avait retirée
d’un geste rapide.
Il observa le creux de son poignet.
Sous la peau diaphane,
un lacis de veinules
dessinait une cartographie secrète.
Elle rajusta ses lunettes de soleil
S’assit dans un fauteuil
et lui fit signe d’en faire autant.
Il était mal à l’aise.
Il s’attendait à rencontrer
une femme plus âgée.
Une ville
Une ville
Nous entamons
notre huitième jour de marche
Léna chante et son timbre fluet
nous égaye
le temps passe plus vite
Nous avons marqué
l’emplacement de la mare
d’une croix sur la carte
Nous ne croyons plus
à une destination réelle
Nous commençons à sentir
que cette expédition
pourrait nous coûter la vie
Ce soir, pourtant
alors que le soleil mourait
lentement, balafrant le ciel
de teintes rouges-or,
nous voyons des lumières
Une ville scintille à l’horizon
Un silence compact
nous presse,
froissé seulement
par nos souffles
le frottement des vêtements
Nous nous figeons,
suspendus entre l’espoir
et la peur d’un mirage
Marco sort ses jumelles
mains tremblantes
Il scrute l’horizon sans mot dire
avant de les baisser lentement
Il se tait
son regard parle pour lui
C’est là
Quelque chose est là
Léna s’approche en silence
tenant toujours ma main
Nous dormirons ici
Le jour tombe vite
Il serait dangereux
de nous aventurer
dans l’obscurité
Nous installons
notre camp sommaire
comme tous les soirs
Mâchant nos galettes de maïs
nous imaginons les faubourgs
les lampadaires allumés
les immeubles
le quadrillage des fenêtres
en petits carrés jaunes
Nous imaginons
les cuisines
éclairées par des ampoules
les frigos
les phares de voitures
Cette nuit encore
nous avons dormi
serrés les uns contre les autres
en chien de fusil
Marco, les yeux ouverts
scrutait les collines
dans le lointain
J’ai fait mine de dormir
quand il a tourné
son visage vers moi
Chaussettes
Chaussettes
Je marche sur l’asphalte
Baskets blanches sur goudron noir
Qui s’amollit
Une mauvaise nouvelle est tombée
Je la digère
Et je transpire
Lent torrent de sueur dans mon cou
Mes jambes sont bronzées
Je porte les chaussettes
Que tu m’as offertes
Un cœur rouge brodé
À chaque cheville
Je me demande
Quelles bizarreries tendres
Tu as glissées
Sous le fil de coton
Terres arides
Les chardons
Dès les premières lueurs
le ciel s’embrase
puis vire au jaune éblouissant
La terre elle-même
semble vaincue par la chaleur
fendue, pelée
L’ombre n’existe plus
Tout est trop sec
pour projeter quoi que ce soit
Léo ouvre la marche, silencieux
Il est le plus robuste, ou fait mine de l’être
Marco suit
un foulard remonté jusqu’au nez
Je marche derrière avec Léna
que je prends parfois dans les bras
bien qu’elle soit déjà trop grande
pour être portée
Mais ses pieds
ne supportent plus la pierre
L’enfant ne pleure pas, ne gémit pas
Elle ne parle plus non plus
Nous avons longé des ruines
sans nous y attarder
Des bâtiments noircis, des vitres soufflées
et partout le même silence dur
Le vent lui-même
semble avoir oublié son chemin
Il ne reste que la poussière
Une poussière fine, acide
qui colle aux muqueuses
Marco fait halte
devant un ancien rond-point
Le bitume y a éclaté
en veines blanches
Il pointe du doigt
un panneau indicateur
Le nom de la ville résonne en nous
faiblement
mais c’est un repère
L’oncle de Léna l’avait évoqué
Léo plisse les yeux
et paraît ne pas comprendre
Tout n’est que mirage
Des formes floues
des serres éventrées
des stations-service dévastées
Nous nous raccrochons
à ces quelques lettres
qui désignent une ville
Marcher sans direction
ce serait mourir plus vite
Nous bifurquons puis coupons
dans ce qui a été une vigne
ou peut-être un champ d’artichauts
Tout n’est plus
qu’ossements végétaux
des hampes dessiquées
dressées comme des croix
Parfois, nous croisons des choses mortes :
un chien desséché
raide comme un tronc
un vélo à moitié fondu
une carcasse de voiture
couverte de mousse noire
Je donne à Léna une gorgée d’eau
le bidon touche à sa fin
Un silence grave nous traverse
Marco se lève sans un mot et disparaît
Quand il revient, il me tend
une poignée de racines
– Des chardons. Encore humides.