écrits poétiques
Chaussettes
Chaussettes
Je marche sur l’asphalte
Baskets blanches sur goudron noir
Qui s’amollit
Une mauvaise nouvelle est tombée
Je la digère
Et je transpire
Lent torrent de sueur dans mon cou
Mes jambes sont bronzées
Je porte les chaussettes
Que tu m’as offertes
Un cœur rouge brodé
À chaque cheville
Je me demande
Quelles bizarreries tendres
Tu as glissées
Sous le fil de coton
31 juillet 2025
31.07.2025
A la tombée du jour
J’ai marché avec toi
Dans le balancement discret des épilobes
Nos chaussures sur le sentier qui monte
Les mélèzes nous observaient
Ils chuchotaient
Nous avons fait mine de ne pas entendre
Nos sac légers, des olives, du vin
Des questions irrésolues
Et c’était simple
Pas emberlificoté
Chacun a déversé ses pensées du jour
Ensemble à nouveau nous avons ressenti
Cette bruissante connivence
Tous nos silences féconds
Terres arides
Les chardons
Dès les premières lueurs
le ciel s’embrase
puis vire au jaune éblouissant
La terre elle-même
semble vaincue par la chaleur
fendue, pelée
L’ombre n’existe plus
Tout est trop sec
pour projeter quoi que ce soit
Léo ouvre la marche, silencieux
Il est le plus robuste, ou fait mine de l’être
Marco suit
un foulard remonté jusqu’au nez
Je marche derrière avec Léna
que je prends parfois dans les bras
bien qu’elle soit déjà trop grande
pour être portée
Mais ses pieds
ne supportent plus la pierre
L’enfant ne pleure pas, ne gémit pas
Elle ne parle plus non plus
Nous avons longé des ruines
sans nous y attarder
Des bâtiments noircis, des vitres soufflées
et partout le même silence dur
Le vent lui-même
semble avoir oublié son chemin
Il ne reste que la poussière
Une poussière fine, acide
qui colle aux muqueuses
Marco fait halte
devant un ancien rond-point
Le bitume y a éclaté
en veines blanches
Il pointe du doigt
un panneau indicateur
Le nom de la ville résonne en nous
faiblement
mais c’est un repère
L’oncle de Léna l’avait évoqué
Léo plisse les yeux
et paraît ne pas comprendre
Tout n’est que mirage
Des formes floues
des serres éventrées
des stations-service dévastées
Nous nous raccrochons
à ces quelques lettres
qui désignent une ville
Marcher sans direction
ce serait mourir plus vite
Nous bifurquons puis coupons
dans ce qui a été une vigne
ou peut-être un champ d’artichauts
Tout n’est plus
qu’ossements végétaux
des hampes dessiquées
dressées comme des croix
Parfois, nous croisons des choses mortes :
un chien desséché
raide comme un tronc
un vélo à moitié fondu
une carcasse de voiture
couverte de mousse noire
Je donne à Léna une gorgée d’eau
le bidon touche à sa fin
Un silence grave nous traverse
Marco se lève sans un mot et disparaît
Quand il revient, il me tend
une poignée de racines
– Des chardons. Encore humides.
03.04.2025
03.04.2025
IX.
Je suis le vent marin.
Ma langue est humide et rêche.
Parfois je suis brise frisante
qui caresse les flots,
aujourd’hui je les froisse avec fureur,
je remue les courants pélagiques
et fait claquer les vagues sur les
côtes rocheuses dans un grand fracas
et de superbes gerbes blanches.
Sur mon passage,
le petit monde aquatique s’enfuit
et se retranche dans les profondeurs.
Les anguilles se lovent
dans les anfractuosités sombres,
les crabes s’enfouissent
dans les entrailles du sable,
rougets et pieuvres se réfugient
sous les forêts d’algues.
Tous savent,
Ils laissent passer ma décharge violente.
Je ramène vers le rivage
méduses, alevins trop fragiles
pour lutter contre mon souffle,
plastiques démembrés et
déchets emmêlés.
Maria pédale et elle peine, je la contre.
Je n’ai nulle intention malveillante,
je souffle, c’est tout.
Elle respire fort,
le feu du ciel rend son effort pénible,
elle essaie de chanter mais n’y parvient pas.
La mélodie reste cloîtrée dans sa poitrine.
Ses jambes font un mouvement plus lent
et je sens que son esprit s’allège,
elle cesse le combat.
Lorsqu’elle attaque la dernière côte,
elle rend les armes
et pousse son vélo.
Bientôt elle est devant la conserverie.
Elle s’adosse au mur,
mains sur les genoux,
et regarde le ciel avant d’entrer.
02.04.2025
02.04.2025
VIII
Nous sommes encore attablées
quand les deux hommes font irruption.
Ils parlent fort. Marco s’approche de moi
et chuchote : – On sort le café ?
Bien sûr qu’on sort le café !
Il est rare que nous recevions des hôtes,
et ceux-ci sont de marque.
Léo s’est accroupi devant l’enfant,
je n’entends pas ce qu’il murmure
mais leurs regards sont calmes.
Il dépose une caresse silencieuse
sur les cheveux de la jeune fille
avant de se tourner vers la peluche informe,
avec qui il fait mine de dialoguer.
Il ausculte les pieds menus
et se tourne vers moi.
– Vous avez du désinfectant ?
Notre trousse à pharmacie est peu étoffée,
mais Léo trouve le nécessaire
pour soigner les orteils et les talons de Léna.
L’enfant ne bronche pas.
Elle ne sursaute pas
lorsque l’alcool est appliqué sur les plaies.
J’observe les bras secs et noueux
de cet inconnu qui déploie des gestes précis,
sans hésitation appose des bandages.
Ce pourrait être son père.
L’image du Christ
lavant les pieds de ses disciples
m’effleure puis flotte dans la cuisine
qui est maintenant baignée de lumière.
La cafetière italienne ronfle bruyamment
puis crache son jus noir.
Je tends mes pantoufles à Léna, qui les enfile,
et nous partons boire le café sur la terrasse
face à la mer.
Les hommes parlent pêche et plongée,
Marco décrit les poissons et crustacés
qu’il capture,
désigne de la main les zones d’abondance.
Je me sens soudain propulsée
dans un rôle de femme cantonnée au foyer.
Je crois comprendre
que je resterai avec l’enfant
pendant que les deux hommes
iront vivre l’aventure.
Un voile d’inquiétude amère ondoie sur moi.
Marco saisit mon regard fermé
et dévie la conversation sur la planche à voile.
Son frère s’anime.
-Maria t’emmènera.
Elle est incroyable sur l’eau.
Une amazone des mers.
Et on a du matos de dingue.
Nous tentons de nous rendre courage.
Les paysages
que nos nouveaux amis ont traversés
sont consternants.
Je n’ai guère envie
d’en connaître les détails,
je me détourne
et ramène tasses et cafetière à l’intérieur.
Lorsque je ressors,
j’apprends qu’ils ont décidé d’emmener Léna
pêcher sur la jetée.
L’initier,
le fil à tendre,
les asticots à transpercer,
le moulinet à activer.
Ma liberté du jour n’est pas entamée,
la nouvelle desserre un nœud
qui était en train de se nouer dans ma gorge.
Je dramatise toujours,
j’envisage trop souvent le pire. Maria…
ne pas chercher à tout contrôler
et laisser l’existence dérouler
ses méandres incongrus.
Le chat roux que j’appelle Pissenlit
vient se frotter contre mes jambes.
Je le prends dans mes bras,
m’assieds sur la murette près de Léna.
Elle hésite un peu puis le caresse,
le ronronnement de l’animal
pénètre nos poitrines
et les apaise comme un baume camphré.