écrits poétiques

Nocturne

Nocturne

 

Les ténèbres sculptent

L’air déjà froid

Les arbres soupirent

Sur mes épaules

 

Mes mains fouissent

Un pelage chaud

 

Un animal remue 

Sous les taillis 

Le chagrin se faufile

 

La bête s’évapore

Dans la première brume

Pulpes intérieures

Pulpes intérieures

Tes mots me parviennent

Déformés

Du sable, des incendies

Brouillent les fréquences

À mes tempes

Un sang noir résonne 

 

Ton épaule est une falaise

Battue par les vents

Sous ta voix

Tout en-dessous

Une douceur douloureuse

 

J’aimerais refermer tes chairs

Sur la blessure

Apaiser ta lymphe

tes pulpes intérieures

Recoudre au point de croix

Quelque chose tanguait

Quelque chose tanguait

Il ouvrit grand la bouche, nul son n’en sortit

Pas même une plainte

Il imagina un filet de bave

À ses commissures

Toute cette glaire qu’il portait à l’intérieur

Tout ce que le monde déversait en lui

Par petites touches

Quelque chose tanguait dans son corps

Sous sa peau

le bourdonnement d’insectes, la vase d’un étang

l’haleine fétide des guerres

Liste

Liste

Racheter du thé 

Tailler le jasmin

Poster ma lettre

Étrenner mon vélo

Passer en librairie

Pour un recueil de poèmes

Tout se tient

 

Lèvres mordillées

Feuilles d’automne,

Les premières

Un orage dans la poitrine

Le Grand Obscur

De la nuit fraîche

Entre nos peaux

 

À ton front

Un éclair

 

Ne pas oublier

de dormir

Verbier

Verbier

La forêt entre par la fenêtre

Fourrure sombre et mouvante

Elle dévale jusqu’au lit

Je jette mes talons hauts

Négligemment

 

Sur la façade de l’hôtel

les LED roses

et les astres

échangent des signaux cryptés

La chambre est calme

Mordorée

Je croyais ne pas aimer Verbier

J'EMBRASSE TA CHEVELURE​

Chère Ada,

 
La nuit est tombée, lourde, sur mon village.
 
Depuis des mois, je cherche à t’éloigner, je t’efface par petites touches, je gomme les contours de ton visage, de ta voix. Je me libère de toi.
Quand j’y parviens presque, tu ressurgis. Si je ne t’aimais pas autant, je dirais que tu es insupportable. Tu es celle qui revient quand on n’y croit plus.

Quand même, merci pour ta lettre. Je l’ai lue les cils humides. J’ai affiché l’enveloppe fleurie dans ma cuisine puis j’ai tout laissé en plan. Je n’ai pas songé à te résister, je me suis envolé vers toi.

Je me suis coulé dans une bague fine à ton doigt. Pas l’anneau doré qui a l’air d’une alliance. L’autre, aussi délicate, qui la surmonte, ornée d’une pierre transparente et biseautée qui fragmente la lumière. J’étais à ton doigt un jour durant.

Tu n’as pas senti ma présence.

J’étais avec toi chez la manucure. Tu peux être superficielle parfois. Amoureuse des éclats faciles, du brillant, du papier glacé.

Pourtant je t’ai entendu murmurer :

– Moi je n’aime pas les femmes trop soignées.

La manucure a sursauté :

– On n’est jamais trop soigné.

Tu as rétorqué :

– J’aime un maquillage léger, l’élégance raffinée, pour autant que cela ne vire pas à l’obsession, que cela ne masque pas un vide. Je crois aussi que le temps passé à se malaxer-botoxer le visage est du temps prélevé sur la tendresse.

La sophistication extrême révèle une faille, la crainte d’être soi, le besoin de se dissimuler derrière des paillettes. J’aime les femmes assez naturelles. Celles qui n’ont pas un deuxième visage sous la couche de fond de teint.

Et j’aime te voir décoiffée, les cheveux au vent sur ton vélo. C’est ainsi que tu es la plus intrépide, la plus sauvage, la plus séduisante.

J’ai vu ton émotion vive lorsque ta fille a évoqué la détresse psychologique de son amie. La souffrance de cette adolescente te transperce. Nos impuissances douloureuses.

Ta fille avait envie de parler. J’ai vu votre complicité renouvelée. Ton émotion encore lorsque vous avez évoqué Gaza et Isräel, ces déchirures qui défigurent le berceau de l’humanité.

Je ne sais pas pourquoi tu m’écris à nouveau, mais je sens qu’une douceur nouvelle éclot en toi… Je sais aussi que tes cyclones intérieurs peuvent se lever d’un instant à l’autre, imprévisibles. Serais-tu vexée si je te dis qu’avec le temps, tes tornades m’attendrissent?
J’ai fait mine de t’oublier, pourtant la magie de tes gestes demeure, sceau invisible.
 
Accroche-toi à la douceur.
 
J’embrassse ta chevelure, souple et soyeuse. Comment aurais-je pu en oublier la couleur ?
 
Theus