écrits poétiques

La pire des cécités

La pire des cécités

Le fleuve aux yeux vert-gris

Coule à mes pieds

Plus rapide que mon pas

 

Les forsythias

Bourdonnent d’un vague printemps

 

Sur le trottoir, une abeille inerte

Elle ressuscite au bout de mon gant

Ma main la pose sur un lierre errant

Elle atteindra le forsythia 

Je crois

 

Au creux des insectes

Un nano-fleuve irrigue

Leurs nano-veines

Nul sang

Une hémolymphe

En circuit fermé

Je l’imagine les yeux clos

 

La douceur de ceux qui ont tout perdu

Me frappe par intermittence

La maladie répare

Bizarrement

 

Sur le bitume, la lumière découpe

Un grand rectangle

Porte vers un autre monde

Ne pas savoir que l’on aime

Est la pire des cécités

 

Je pose un pied dans le rectangle

Vais-je disparaître ?

 

Vortex

Vortex

L’animal m’épiait

Mais d’un œil seulement

 

Je me demandais comment il jaugeait

Mon apparence

Ma vie intérieure

 

Il savait qu’ailleurs la guerre

Il savait la colère, la misère

Les oiseaux migrent et sillonnent

Radars aériens

Drones sensibles vivants

De plumes, de cartilages

 

La nuit avala son œil

Qui lança un éclair

 

Puis il monta en spirale vers le ciel

Comme une mort inversée

 

Versants

Versants

J’oscille

Le geste tendre

La parole amène

Le verbe brut

Qui tranche et profère

Blesse parfois

 

Ce qui m’élève, me nimbe

Ce qui s’effondre en moi

Mes ombres fragiles

 

Tout est d’un seul tenant

Nos miracles, nos écueils

 

Comme l’esprit et la chair

Sont une seule et même roche

 

Fragrances

Fragrances

En Inde

Des parfumeurs enflaconnent

L’odeur de la pluie

La première mousson

L’eau déversée en wagons

Sur les champs, sur les villes

 

Nous avions mis une forêt entre nous

Une forêt primaire

D’Europe de l’Est

Dense et feuillue

Une bruine et de fins ruisseaux

Des sentiers

Encombrés de branches, de fougères

 

Après l’ondée

Le fumet 

Des champignons, des mousses

De l’eau qui dégoutte

Et se mêle à la terre

 

Le glisser dans une fiole

Pour en faire perler

Une goutte à mes poignets

 

Au milieu des ronces, ton visage

J’aime tes mots

Ils font craquer l’écorce du monde

 

Hallucination

Hallucination

Nos pas s’égarent, tapent sur des trottoirs,

Jusqu’à une place, une fontaine en son centre.

Une sirène pétrifiée crache un jet limpide

Sans nous concerter,

sans échanger un regard, 

nous nous jetons dans le bassin

Plein d’une eau douce

Nous y flottons, nous ébrouons

Cette eau renverse

Cette eau nous rend fous

Nous avions oublié tous les sons de l’eau

Qui font onduler le monde

L’eau est vibration originelle

Dans ses clapots sont réunis

La clameur des oiseaux

Celle des autos

Les cris des nouveau-nés

Les âmes des morts

Je ferme les yeux

L’univers entier est contenu

Dans cette eau facile et docile

Une matière tendre et ductile, sans violence

J’y entends toute l’humanité

 

La lumière s’avive

Bientôt l’aube poisseuse ouvre le ciel

Les premières ombres se dessinent, hâtives

Le mouvement de ces corps me surprend

Où vont-ils ?

Certains s’arrêtent et nous observent

Des ricanements percent l’air

 

Je sursaute 

Nous barbotons dans un bassin vide

Sans liquide

Sans la moindre goutte d’eau

Nul véhicule, nul oiseau

Nous sommes cinglés

Nous avons perdu pied

Je secoue Lison et Jim

Réveillez-vous

Leurs yeux sont révulsés

 

 

J'EMBRASSE TA CHEVELURE​

Chère Ada,

 
La nuit est tombée, lourde, sur mon village.
 
Depuis des mois, je cherche à t’éloigner, je t’efface par petites touches, je gomme les contours de ton visage, de ta voix. Je me libère de toi.
Quand j’y parviens presque, tu ressurgis. Si je ne t’aimais pas autant, je dirais que tu es insupportable. Tu es celle qui revient quand on n’y croit plus.

Quand même, merci pour ta lettre. Je l’ai lue les cils humides. J’ai affiché l’enveloppe fleurie dans ma cuisine puis j’ai tout laissé en plan. Je n’ai pas songé à te résister, je me suis envolé vers toi.

Je me suis coulé dans une bague fine à ton doigt. Pas l’anneau doré qui a l’air d’une alliance. L’autre, aussi délicate, qui la surmonte, ornée d’une pierre transparente et biseautée qui fragmente la lumière. J’étais à ton doigt un jour durant.

Tu n’as pas senti ma présence.

J’étais avec toi chez la manucure. Tu peux être superficielle parfois. Amoureuse des éclats faciles, du brillant, du papier glacé.

Pourtant je t’ai entendu murmurer :

– Moi je n’aime pas les femmes trop soignées.

La manucure a sursauté :

– On n’est jamais trop soigné.

Tu as rétorqué :

– J’aime un maquillage léger, l’élégance raffinée, pour autant que cela ne vire pas à l’obsession, que cela ne masque pas un vide. Je crois aussi que le temps passé à se malaxer-botoxer le visage est du temps prélevé sur la tendresse.

La sophistication extrême révèle une faille, la crainte d’être soi, le besoin de se dissimuler derrière des paillettes. J’aime les femmes assez naturelles. Celles qui n’ont pas un deuxième visage sous la couche de fond de teint.

Et j’aime te voir décoiffée, les cheveux au vent sur ton vélo. C’est ainsi que tu es la plus intrépide, la plus sauvage, la plus séduisante.

J’ai vu ton émotion vive lorsque ta fille a évoqué la détresse psychologique de son amie. La souffrance de cette adolescente te transperce. Nos impuissances douloureuses.

Ta fille avait envie de parler. J’ai vu votre complicité renouvelée. Ton émotion encore lorsque vous avez évoqué Gaza et Isräel, ces déchirures qui défigurent le berceau de l’humanité.

Je ne sais pas pourquoi tu m’écris à nouveau, mais je sens qu’une douceur nouvelle éclot en toi… Je sais aussi que tes cyclones intérieurs peuvent se lever d’un instant à l’autre, imprévisibles. Serais-tu vexée si je te dis qu’avec le temps, tes tornades m’attendrissent?
J’ai fait mine de t’oublier, pourtant la magie de tes gestes demeure, sceau invisible.
 
Accroche-toi à la douceur.
 
J’embrassse ta chevelure, souple et soyeuse. Comment aurais-je pu en oublier la couleur ?
 
Theus