écrits poétiques

Première rencontre

Première rencontre

« L’ombre est comme le paon,

elle a des yeux dans ses moindres plumes »

Les Âmes fortes, Jean Giono

 

Il avait serré sa main un peu fort,

elle l’avait retirée

d’un geste rapide.

Il observa le creux de son poignet.

Sous la peau diaphane,

un lacis de veinules

dessinait une cartographie secrète.

 

Elle rajusta ses lunettes de soleil

S’assit dans un fauteuil

et lui fit signe d’en faire autant.

Il était mal à l’aise.

Il s’attendait à rencontrer

une femme plus âgée.

 

Une ville

Une ville

Nous entamons

notre huitième jour de marche

Léna chante et son timbre fluet

nous égaye

le temps passe plus vite

 

Nous avons marqué

l’emplacement de la mare 

d’une croix sur la carte

 

Nous ne croyons plus

à une destination réelle

Nous commençons à sentir

que cette expédition

pourrait nous coûter la vie

 

Ce soir, pourtant

alors que le soleil mourait

lentement, balafrant le ciel

de teintes rouges-or,

nous voyons des lumières

 

Une ville scintille à l’horizon

Un silence compact

nous presse,

froissé seulement

par nos souffles

le frottement des vêtements

 

Nous nous figeons,

suspendus entre l’espoir

et la peur d’un mirage

 

Marco sort ses jumelles

mains tremblantes

Il scrute l’horizon sans mot dire

avant de les baisser lentement

 

Il se tait

son regard parle pour lui

C’est là

Quelque chose est là

 

Léna s’approche en silence

tenant toujours ma main

 

Nous dormirons ici

Le jour tombe vite

Il serait dangereux

de nous aventurer

dans l’obscurité

 

Nous installons

notre camp sommaire

comme tous les soirs

 

Mâchant nos galettes de maïs

nous imaginons les faubourgs

les lampadaires allumés

les immeubles

le quadrillage des fenêtres

en petits carrés jaunes

 

Nous imaginons

les cuisines

éclairées par des ampoules

les frigos

les  phares de voitures

 

Cette nuit encore

nous avons dormi

serrés les uns contre les autres

en chien de fusil

 

Marco, les yeux ouverts

scrutait les collines

dans le lointain

J’ai fait mine de dormir

quand il a tourné

son visage vers moi

 

Chaussettes

Chaussettes

Je marche sur l’asphalte

Baskets blanches sur goudron noir

Qui s’amollit

Une mauvaise nouvelle est tombée

Je la digère

Et je transpire

Lent torrent de sueur dans mon cou

Mes jambes sont bronzées

Je porte les chaussettes

Que tu m’as offertes

Un cœur rouge brodé

À chaque cheville

Je me demande

Quelles bizarreries tendres

Tu as glissées

Sous le fil de coton

 

Terres arides

Les chardons

Dès les premières lueurs

le ciel s’embrase

puis vire au jaune éblouissant

 

La terre elle-même

semble vaincue par la chaleur

fendue, pelée

L’ombre n’existe plus

Tout est trop sec

pour projeter quoi que ce soit

 

Léo ouvre la marche, silencieux

Il est le plus robuste, ou fait mine de l’être

Marco suit

un foulard remonté jusqu’au nez

 

Je marche derrière avec Léna

que je prends parfois dans les bras

bien qu’elle soit déjà trop grande

pour être portée

Mais ses pieds

ne supportent plus la pierre

 

L’enfant ne pleure pas, ne gémit pas

Elle ne parle plus non plus

 

Nous avons longé des ruines

sans nous y attarder

Des bâtiments noircis, des vitres soufflées

et partout le même silence dur

 

Le vent lui-même

semble avoir oublié son chemin

Il ne reste que la poussière

Une poussière fine, acide

qui colle aux muqueuses

 

Marco fait halte

devant un ancien rond-point

Le bitume y a éclaté

en veines blanches

 

Il pointe du doigt

un panneau indicateur

Le nom de la ville résonne  en nous

faiblement

mais c’est un repère

L’oncle de Léna l’avait évoqué

 

Léo plisse les yeux

et paraît ne pas comprendre

 

Tout n’est que mirage

 

Des formes floues

des serres éventrées

des stations-service dévastées

 

Nous nous raccrochons

à ces quelques lettres

qui désignent une ville

Marcher sans direction

ce serait mourir plus vite

 

Nous bifurquons puis coupons

dans ce qui a été une vigne

ou peut-être un champ d’artichauts

 

Tout n’est plus

qu’ossements végétaux

des hampes dessiquées

dressées comme des croix

 

Parfois, nous croisons des choses mortes :

un chien desséché

raide comme un tronc

un vélo à moitié fondu

une carcasse de voiture

couverte de mousse noire

 

Je donne à Léna une gorgée d’eau

le bidon touche à sa fin

Un silence grave nous traverse

 

Marco se lève sans un mot et disparaît  

Quand il revient, il me tend

une poignée de racines

 

– Des chardons. Encore humides.

Soirée d’août

Soir d'été

La nuit n’était pas tombée

Quand je suis arrivée chez toi

Je connais le chemin

Le virage abrupt

Le sentier  qui descend sous les arbres

Puis ta maison sur la gauche

Je me sentais petite, un peu gênée

Mais confiante

Parce que nous avons pour nous

Cette immense tendresse

Nous avons bu, pas beaucoup

L’ivresse était ailleurs

Dans nos gestes, nos paroles

Tu t’es endormi sur mes cuisses

Comme dans cet hôtel à Zurich

Mais dans un désordre plus chaste

J’ai regardé  les flammèches

Elles se reflétaient dans les vitres

Et le ciel piqué d’étoiles

J'EMBRASSE TA CHEVELURE​

Chère Ada,

 
La nuit est tombée, lourde, sur mon village.
 
Depuis des mois, je cherche à t’éloigner, je t’efface par petites touches, je gomme les contours de ton visage, de ta voix. Je me libère de toi.
Quand j’y parviens presque, tu ressurgis. Si je ne t’aimais pas autant, je dirais que tu es insupportable. Tu es celle qui revient quand on n’y croit plus.

Quand même, merci pour ta lettre. Je l’ai lue les cils humides. J’ai affiché l’enveloppe fleurie dans ma cuisine puis j’ai tout laissé en plan. Je n’ai pas songé à te résister, je me suis envolé vers toi.

Je me suis coulé dans une bague fine à ton doigt. Pas l’anneau doré qui a l’air d’une alliance. L’autre, aussi délicate, qui la surmonte, ornée d’une pierre transparente et biseautée qui fragmente la lumière. J’étais à ton doigt un jour durant.

Tu n’as pas senti ma présence.

J’étais avec toi chez la manucure. Tu peux être superficielle parfois. Amoureuse des éclats faciles, du brillant, du papier glacé.

Pourtant je t’ai entendu murmurer :

– Moi je n’aime pas les femmes trop soignées.

La manucure a sursauté :

– On n’est jamais trop soigné.

Tu as rétorqué :

– J’aime un maquillage léger, l’élégance raffinée, pour autant que cela ne vire pas à l’obsession, que cela ne masque pas un vide. Je crois aussi que le temps passé à se malaxer-botoxer le visage est du temps prélevé sur la tendresse.

La sophistication extrême révèle une faille, la crainte d’être soi, le besoin de se dissimuler derrière des paillettes. J’aime les femmes assez naturelles. Celles qui n’ont pas un deuxième visage sous la couche de fond de teint.

Et j’aime te voir décoiffée, les cheveux au vent sur ton vélo. C’est ainsi que tu es la plus intrépide, la plus sauvage, la plus séduisante.

J’ai vu ton émotion vive lorsque ta fille a évoqué la détresse psychologique de son amie. La souffrance de cette adolescente te transperce. Nos impuissances douloureuses.

Ta fille avait envie de parler. J’ai vu votre complicité renouvelée. Ton émotion encore lorsque vous avez évoqué Gaza et Isräel, ces déchirures qui défigurent le berceau de l’humanité.

Je ne sais pas pourquoi tu m’écris à nouveau, mais je sens qu’une douceur nouvelle éclot en toi… Je sais aussi que tes cyclones intérieurs peuvent se lever d’un instant à l’autre, imprévisibles. Serais-tu vexée si je te dis qu’avec le temps, tes tornades m’attendrissent?
J’ai fait mine de t’oublier, pourtant la magie de tes gestes demeure, sceau invisible.
 
Accroche-toi à la douceur.
 
J’embrassse ta chevelure, souple et soyeuse. Comment aurais-je pu en oublier la couleur ?
 
Theus