Les chardons
Dès les premières lueurs
le ciel s’embrase
puis vire au jaune éblouissant
La terre elle-même
semble vaincue par la chaleur
fendue, pelée
L’ombre n’existe plus
Tout est trop sec
pour projeter quoi que ce soit
Léo ouvre la marche, silencieux
Il est le plus robuste, ou fait mine de l’être
Marco suit
un foulard remonté jusqu’au nez
Je marche derrière avec Léna
que je prends parfois dans les bras
bien qu’elle soit déjà trop grande
pour être portée
Mais ses pieds
ne supportent plus la pierre
L’enfant ne pleure pas, ne gémit pas
Elle ne parle plus non plus
Nous avons longé des ruines
sans nous y attarder
Des bâtiments noircis, des vitres soufflées
et partout le même silence dur
Le vent lui-même
semble avoir oublié son chemin
Il ne reste que la poussière
Une poussière fine, acide
qui colle aux muqueuses
Marco fait halte
devant un ancien rond-point
Le bitume y a éclaté
en veines blanches
Il pointe du doigt
un panneau indicateur
Le nom de la ville résonne en nous
faiblement
mais c’est un repère
L’oncle de Léna l’avait évoqué
Léo plisse les yeux
et paraît ne pas comprendre
Tout n’est que mirage
Des formes floues
des serres éventrées
des stations-service dévastées
Nous nous raccrochons
à ces quelques lettres
qui désignent une ville
Marcher sans direction
ce serait mourir plus vite
Nous bifurquons puis coupons
dans ce qui a été une vigne
ou peut-être un champ d’artichauts
Tout n’est plus
qu’ossements végétaux
des hampes dessiquées
dressées comme des croix
Parfois, nous croisons des choses mortes :
un chien desséché
raide comme un tronc
un vélo à moitié fondu
une carcasse de voiture
couverte de mousse noire
Je donne à Léna une gorgée d’eau
le bidon touche à sa fin
Un silence grave nous traverse
Marco se lève sans un mot et disparaît
Quand il revient, il me tend
une poignée de racines
– Des chardons. Encore humides.