Je suis la Tramontane
qui vient des collines
qui vient du très loin
j’ai traversé de grands plateaux nus
des reliefs pierreux
des monts boisés
Je dévale les pentes
ventre à terre dans les ravines
et remonte avec force
dans les taillis secs
Je repousse au large
tout ce que la mer contient
Aujourd’hui mon souffle est féroce
Je m’agite et dessine
des éclairs sur les montagnes,
amasse des nuages noirs
dans un repli du ciel
puis me ravise, les déplace
mes courants assemblent
puis défont le taffetas gris
Je m’abandonne à mes pulsions
Ne rien retenir
Je suis la tempête
je n’ai pas rugi depuis longtemps
Trop de braise accumulée
dans mes veines
je déverse ce trop-plein
sans discernement, sans inimitié
Maria me croit en proie
à une ire sanguinaire
mais elle fait fausse route
Je suis la tempête
et ne connais pas la colère
Les tourbillons que je forme
au-dessus des flots
ne renferment nulle émotion
Je suis la tempête
Ne vous méprenez pas
je ne suis pas le chaos
Je foudroie les cactus moribonds
j’ouvre les pierres molles
Je donne vie
à des rus de boue tendre
qui emmènent
sables et souches inutiles
Les mouettes les plus véloces
ont trouvé abri
dans des cavités rocheuses
Je lave et j’inonde
je ravage
ce qui tenait à un fil
ou était de guingois
Oui, je rudoie le monde d’en-bas
j’anéantis et oblitère
ce qui demandait à disparaître
Pourtant je ne suis pas purification
je ne suis pas
manifestation vengeresse du ciel
je ne suis pas
sélection darwinienne
je rince tout sans distinction
Humains et végétaux
ont appelé l’eau
la voici
prise dans mes ailes souples
que je déploie
déversant des litres
sur les terres arides
inaptes à la recevoir
Mes vortex au-dessus de la mer
dans le large
sont pure beauté
parfois un rai de lumière oblique
relie les deux mondes
nuages et eaux
pris dans un même cône pâle
Chère Ada,
Quand même, merci pour ta lettre. Je l’ai lue les cils humides. J’ai affiché l’enveloppe fleurie dans ma cuisine puis j’ai tout laissé en plan. Je n’ai pas songé à te résister, je me suis envolé vers toi.
Je me suis coulé dans une bague fine à ton doigt. Pas l’anneau doré qui a l’air d’une alliance. L’autre, aussi délicate, qui la surmonte, ornée d’une pierre transparente et biseautée qui fragmente la lumière. J’étais à ton doigt un jour durant.
Tu n’as pas senti ma présence.
J’étais avec toi chez la manucure. Tu peux être superficielle parfois. Amoureuse des éclats faciles, du brillant, du papier glacé.
Pourtant je t’ai entendu murmurer :
– Moi je n’aime pas les femmes trop soignées.
La manucure a sursauté :
– On n’est jamais trop soigné.
Tu as rétorqué :
– J’aime un maquillage léger, l’élégance raffinée, pour autant que cela ne vire pas à l’obsession, que cela ne masque pas un vide. Je crois aussi que le temps passé à se malaxer-botoxer le visage est du temps prélevé sur la tendresse.
La sophistication extrême révèle une faille, la crainte d’être soi, le besoin de se dissimuler derrière des paillettes. J’aime les femmes assez naturelles. Celles qui n’ont pas un deuxième visage sous la couche de fond de teint.
Et j’aime te voir décoiffée, les cheveux au vent sur ton vélo. C’est ainsi que tu es la plus intrépide, la plus sauvage, la plus séduisante.
J’ai vu ton émotion vive lorsque ta fille a évoqué la détresse psychologique de son amie. La souffrance de cette adolescente te transperce. Nos impuissances douloureuses.
Ta fille avait envie de parler. J’ai vu votre complicité renouvelée. Ton émotion encore lorsque vous avez évoqué Gaza et Isräel, ces déchirures qui défigurent le berceau de l’humanité.