(Texte écrit sur mandat pour la SEV
Le langage comme matière première
TTT, Fondation Opale, 7 mars 2026)
Elle avait décidé qu’elle parlerait de la mer.
Non, qu’elle écrirait sur la mer.
Car parler, ce n’est pas écrire.
Même si écrire
c’est un peu comme parler,
en choisissant bien ses mots.
Écrire c’est parler depuis l’intérieur,
depuis une nappe souterraine.
Depuis l’envers du cœur,
là où une membrane retient
une substance aqueuse,
ça fait un renflement,
un petit lac sous la poitrine,
où flottent des créatures protéiformes
sans nom, qu’il faudra nommer.
Car écrire c’est nommer.
Des créatures protéiformes,
certaines avenantes et veloutées,
d’autres glaireuses, repoussantes.
Il faudra sortir tout ce petit monde
du bain amniotique,
les sécher, les épingler sans les meurtrir
et leur trouver une légende.
Dire tous les méandres de l’âme,
sans mentir d’un millimètre.
Elle avait décidé que, ce soir,
elle parlerait de la mer,
ici, au milieu des montagnes.
De l’Océan Valaisan, disparu
il y a 50 millions d’années.
De cette grande bassine d’eau
des temps anciens, des temps reculés.
Elle avait vu des fossiles
au Col du Sanetsch.
La Théthys alpine. La Mésogée.
Le Paléo-océan.
Très lentement,
dans une temporalité non humaine,
la croûte océanique avait glissé
sous la croûte continentale.
La rencontre des plaques tectoniques
avait cousu les rives l’une sur l’autre,
refermé la béance.
Asséchée, disparue, la grande flaque.
Elle avait fait une liste de mots
qu’elle agencerait ensuite.
Car écrire c’est faire un puzzle, non ?
sel, ressac, vagues,
abysses, ondoyer, ondoiement,
récif, roches, rochers,
algues, sable et galets,
coquillages et crustacés
(non, ces mots ensemble,
c’est Brigitte Bardot assuré),
parasol (pas sûre),
nageoires, écailles,
branchies, écume,
oursin, rouget, congre,
thon, rascasse, crabe,
murène, mollusques,
hippocampe, fretin,
bouillabaisse, rouille,
pêcheur, poissonnier,
parfum iodé,
embruns, pin, cactus,
euphorbe, figuier de barbarie,
tramontane,
horizon, horizon immobile,
voiles, falaises,
brasse coulée, crawl,
littoral,
miroir argenté, feu du ciel.
Elle glanait, elle balançait,
elle entassait des fragments,
ça faisait un petit pâté,
un petit pâté sémantique
en forme de dôme.
Qu’elle tapota du bout des doigts
pour en aplanir le sommet.
Écrire, c’est traduire
la pulsation du monde en soi.
Transformer en phrases
tout ce que le monde déverse
dans notre corps fragile
et notre esprit fragile.
Tout ce avec quoi
notre peau et notre psyché
entrent en contact.
Les journaux, la radio, les livres.
La neige et le vent. La lune.
L’amour. L’absence d’amour.
La maladie. L’appel des corps.
Elle avait décidé d’écrire sur la mer.
Pour cela, elle devait s’extraire
de la gangue froide des mots inertes,
de la boue des mots vides.
Elle se dit qu’elle devrait
en parler à quelqu’un.
Quelqu’un d’un peu décalé.
D’assez sensible pour comprendre
son magma intérieur.
Qui connaisse l’océan
et lui en offre sa propre vision.
En rêve, elle rencontra une pieuvre.
Je possède neuf cerveaux
mais je ne connais pas les mots.
Mon vocabulaire est sensoriel.
Je ne manie ni consonnes ni voyelles.
Ni points, ni virgules.
Je déploie et rétracte mon corps ductile,
me transforme dans les courants
en de souples contorsions,
j’adopte les formes, les teintes
des rochers, des coquillages,
parfois des algues.
J’ai trois cœurs. Je sais aimer.
J’aime
le ballottement des vagues,
les rayons de soleil qui déforment
les contours sous-marins
et paillettent l’eau.
J’aime
un banc de sardines qui me frôle.
Je n’ai pas de mots,
je ne sais pas écrire,
je ne peux pas t’aider.
Mais nous pouvons ressentir ensemble,
du bout des tentacules nous découvrir
et peut-être nous aimer,
sans le truchement du langage.
Au réveil, la discussion s’était tarie.
Ici dans ce sillon des Alpes,
de pieuvre, elle n’en rencontrerait pas.
50 millions d’années s’étaient écoulés.
Elle avait décidé qu’elle tairait ses peurs.
Qu’elle ne parlerait pas de la mort qui rôde.
Des humains aimés,
de tous les vaillants
au bord d’un précipice.
Aux premières heures du jour,
elle se prépara du thé noir aux agrumes.
Noir, pour l’obscurité,
les agrumes pour l’acidité.
Assise sur la terrasse,
elle but le liquide à petites lampées.
Se brûler le palais, se sentir vivante.
Les montagnes se détachaient
sur le ciel incendie.
Les anfractuosités
des roches lointaines.
Les capuchons blancs.
Elle voyait, non,
elle flottait
au-dessus de la mer de nuages.
En Valais, on dit mer de brouillard.
Surplomber les nuages,
c’était plus agréable pour elle.
Plus confortable. Cotonneux.
Brouillard, nuages, nuages, brouillard,
c’est presque pareil.
Non.
Les mots
ne sont pas interchangeables.
Si c’est un puzzle,
chaque fragment
doit trouver sa juste place.
À qui pourrait-elle parler de la mer
dans ce paysage de roches et de forêts ?
Elle contacta un Docteur en biologie marine.
Il lui répondit. Elle fit ses bagages,
sauta dans un bus, qui dévala la montagne,
puis elle sauta dans un train
qui suivait les contours du Rhône,
puis un autre train, et encore un autre.
Enfin, dans une ville du Sud,
elle grimpa dans un bus
qui longeait la côte méditerranéenne,
petits virages serrés,
pris à grande vitesse,
le vertige, elle se dit,
je suis dans un film d’Hitchcock,
Soupçons, ou alors La Main au collet.
Je fonce vers la mer.
C’est exaltant. C’est excitant.
Le jeune Docteur l’attendait
à la station de bus.
Il prit sa valise d’un geste galant,
qu’elle apprécia,
elle lui emboîta le pas.
Pendant deux jours, il l’abreuva de mots.
Les mots, oui, elle adorait.
Mais ces mots-là, elle n’y comprenait rien.
Un sabir de voyelles
et d’envolées scientifiques.
Un galimatias savant-biscornu.
Elle prit des notes, beaucoup de notes.
Cet homme était sympathique
et plutôt sexy.
Des sourcils épais
et un regard de charbon
sous un front haut.
Mais ses mots
étaient dépourvus de poésie.
Elle observa le ciel. La mer.
Descendit sur la plage déserte.
Se dénuda. Nagea
en frôlant de petits poissons gris scintillant.
Elle pensa à la pieuvre.
C’était l’automne,
c’est beau, la mer hors saison.
Elle remonta dans un bus, puis un train,
puis de nouveau un autre,
enfin le car postal la déposa
sur le flanc de la montagne.
Le versant qu’elle connaissait et qu’elle aimait.
Elle relut ses notes.
Ces colliers de mots étaient une matière atone.
Rien qui résonne, rien qui frappe son âme.
Ce qui manquait dans ces listes,
c’était l’extase douloureuse de l’être
qui se heurte au réel et s’en étonne.
Le jeune biologiste au regard de jais,
en fait un peu bistre peut-être,
maniait les mots sans émoi.
Et sa liste à elle était un plâtre sans émoi.
Elle reconstitua son puzzle
avec les vocables accumulés.
Assembla tout le langage collecté.
Des substantifs, des verbes,
des adjectifs alambiqués.
Peut-être que la poésie s’y glisserait,
finalement.
Mais rien ne venait, non.
Le souffle vint plus tard.
Bien plus tard. Quand elle fut prête.
Un jour après la grosse neige,
elle se laissa glisser.
Elle se laissa glisser doucement
le long d’un bisse.
Et entre les arbres hauts, elle le vit.
Le chevreuil n’avait pas de mots,
pas plus que la pieuvre.
Mais il était là, son corps chaud et bien vivant,
à l’arrêt, son pelage clair.
Le chevreuil ne lui parla pas de la mer,
mais à travers lui elle vit les forêts d’algues,
les roches et les sédiments.
À travers lui elle vit enfin l’océan valaisan.
Toutes ces ombres bleutées
dansant dans une lumière sans âge.
Et tous les mots de la mer
se déversèrent en elle
pour dire la douceur de la lumière
entre les conifères, pareille
aux prismes des fonds sous-marins.
Ils restèrent de longues minutes à s’observer.
Puis l’animal frotta son museau contre un tronc.
Lui lança un regard calme
avant de se détourner,
il repartit sans hâte vers sa vie sauvage.
À pas lents dans la neige infroissée.
Alors enfin les mots, cette matière malléable
et facile, offerte à tous,
les mots de tous les jours
propices au verbiage, à l’invective,
à la grandiloquence,purent se transformer.
Alors les mots, cette pierre dure que le poète
sculpte pour dégager la parole juste,
celle qui crée un espace plus respirable,
alors les mots percutants viennent parfois.
Et le texte advient.
C’est un long travail de l’être.
Chère Ada,
Quand même, merci pour ta lettre. Je l’ai lue les cils humides. J’ai affiché l’enveloppe fleurie dans ma cuisine puis j’ai tout laissé en plan. Je n’ai pas songé à te résister, je me suis envolé vers toi.
Je me suis coulé dans une bague fine à ton doigt. Pas l’anneau doré qui a l’air d’une alliance. L’autre, aussi délicate, qui la surmonte, ornée d’une pierre transparente et biseautée qui fragmente la lumière. J’étais à ton doigt un jour durant.
Tu n’as pas senti ma présence.
J’étais avec toi chez la manucure. Tu peux être superficielle parfois. Amoureuse des éclats faciles, du brillant, du papier glacé.
Pourtant je t’ai entendu murmurer :
– Moi je n’aime pas les femmes trop soignées.
La manucure a sursauté :
– On n’est jamais trop soigné.
Tu as rétorqué :
– J’aime un maquillage léger, l’élégance raffinée, pour autant que cela ne vire pas à l’obsession, que cela ne masque pas un vide. Je crois aussi que le temps passé à se malaxer-botoxer le visage est du temps prélevé sur la tendresse.
La sophistication extrême révèle une faille, la crainte d’être soi, le besoin de se dissimuler derrière des paillettes. J’aime les femmes assez naturelles. Celles qui n’ont pas un deuxième visage sous la couche de fond de teint.
Et j’aime te voir décoiffée, les cheveux au vent sur ton vélo. C’est ainsi que tu es la plus intrépide, la plus sauvage, la plus séduisante.
J’ai vu ton émotion vive lorsque ta fille a évoqué la détresse psychologique de son amie. La souffrance de cette adolescente te transperce. Nos impuissances douloureuses.
Ta fille avait envie de parler. J’ai vu votre complicité renouvelée. Ton émotion encore lorsque vous avez évoqué Gaza et Isräel, ces déchirures qui défigurent le berceau de l’humanité.