Nos pas s’égarent, tapent sur des trottoirs,
Jusqu’à une place, une fontaine en son centre.
Une sirène pétrifiée crache un jet limpide
Sans nous concerter,
sans échanger un regard,
nous nous jetons dans le bassin
Plein d’une eau douce
Nous y flottons, nous ébrouons
Cette eau renverse
Cette eau nous rend fous
Nous avions oublié tous les sons de l’eau
Qui font onduler le monde
L’eau est vibration originelle
Dans ses clapots sont réunis
La clameur des oiseaux
Celle des autos
Les cris des nouveau-nés
Les âmes des morts
Je ferme les yeux
L’univers entier est contenu
Dans cette eau facile et docile
Une matière tendre et ductile, sans violence
J’y entends toute l’humanité
La lumière s’avive
Bientôt l’aube poisseuse ouvre le ciel
Les premières ombres se dessinent, hâtives
Le mouvement de ces corps me surprend
Où vont-ils ?
Certains s’arrêtent et nous observent
Des ricanements percent l’air
Je sursaute
Nous barbotons dans un bassin vide
Sans liquide
Sans la moindre goutte d’eau
Nul véhicule, nul oiseau
Nous sommes cinglés
Nous avons perdu pied
Je secoue Lison et Jim
Réveillez-vous
Leurs yeux sont révulsés
Chère Ada,
Quand même, merci pour ta lettre. Je l’ai lue les cils humides. J’ai affiché l’enveloppe fleurie dans ma cuisine puis j’ai tout laissé en plan. Je n’ai pas songé à te résister, je me suis envolé vers toi.
Je me suis coulé dans une bague fine à ton doigt. Pas l’anneau doré qui a l’air d’une alliance. L’autre, aussi délicate, qui la surmonte, ornée d’une pierre transparente et biseautée qui fragmente la lumière. J’étais à ton doigt un jour durant.
Tu n’as pas senti ma présence.
J’étais avec toi chez la manucure. Tu peux être superficielle parfois. Amoureuse des éclats faciles, du brillant, du papier glacé.
Pourtant je t’ai entendu murmurer :
– Moi je n’aime pas les femmes trop soignées.
La manucure a sursauté :
– On n’est jamais trop soigné.
Tu as rétorqué :
– J’aime un maquillage léger, l’élégance raffinée, pour autant que cela ne vire pas à l’obsession, que cela ne masque pas un vide. Je crois aussi que le temps passé à se malaxer-botoxer le visage est du temps prélevé sur la tendresse.
La sophistication extrême révèle une faille, la crainte d’être soi, le besoin de se dissimuler derrière des paillettes. J’aime les femmes assez naturelles. Celles qui n’ont pas un deuxième visage sous la couche de fond de teint.
Et j’aime te voir décoiffée, les cheveux au vent sur ton vélo. C’est ainsi que tu es la plus intrépide, la plus sauvage, la plus séduisante.
J’ai vu ton émotion vive lorsque ta fille a évoqué la détresse psychologique de son amie. La souffrance de cette adolescente te transperce. Nos impuissances douloureuses.
Ta fille avait envie de parler. J’ai vu votre complicité renouvelée. Ton émotion encore lorsque vous avez évoqué Gaza et Isräel, ces déchirures qui défigurent le berceau de l’humanité.