Une ville

Nous entamons

notre huitième jour de marche

Léna chante et son timbre fluet

nous égaye

le temps passe plus vite

 

Nous avons marqué

l’emplacement de la mare 

d’une croix sur la carte

 

Nous ne croyons plus

à une destination réelle

Nous commençons à sentir

que cette expédition

pourrait nous coûter la vie

 

Ce soir, pourtant

alors que le soleil mourait

lentement, balafrant le ciel

de teintes rouges-or,

nous voyons des lumières

 

Une ville scintille à l’horizon

Un silence compact

nous presse,

froissé seulement

par nos souffles

le frottement des vêtements

 

Nous nous figeons,

suspendus entre l’espoir

et la peur d’un mirage

 

Marco sort ses jumelles

mains tremblantes

Il scrute l’horizon sans mot dire

avant de les baisser lentement

 

Il se tait

son regard parle pour lui

C’est là

Quelque chose est là

 

Léna s’approche en silence

tenant toujours ma main

 

Nous dormirons ici

Le jour tombe vite

Il serait dangereux

de nous aventurer

dans l’obscurité

 

Nous installons

notre camp sommaire

comme tous les soirs

 

Mâchant nos galettes de maïs

nous imaginons les faubourgs

les lampadaires allumés

les immeubles

le quadrillage des fenêtres

en petits carrés jaunes

 

Nous imaginons

les cuisines

éclairées par des ampoules

les frigos

les  phares de voitures

 

Cette nuit encore

nous avons dormi

serrés les uns contre les autres

en chien de fusil

 

Marco, les yeux ouverts

scrutait les collines

dans le lointain

J’ai fait mine de dormir

quand il a tourné

son visage vers moi

 

J'EMBRASSE TA CHEVELURE​

Chère Ada,

 
La nuit est tombée, lourde, sur mon village.
 
Depuis des mois, je cherche à t’éloigner, je t’efface par petites touches, je gomme les contours de ton visage, de ta voix. Je me libère de toi.
Quand j’y parviens presque, tu ressurgis. Si je ne t’aimais pas autant, je dirais que tu es insupportable. Tu es celle qui revient quand on n’y croit plus.

Quand même, merci pour ta lettre. Je l’ai lue les cils humides. J’ai affiché l’enveloppe fleurie dans ma cuisine puis j’ai tout laissé en plan. Je n’ai pas songé à te résister, je me suis envolé vers toi.

Je me suis coulé dans une bague fine à ton doigt. Pas l’anneau doré qui a l’air d’une alliance. L’autre, aussi délicate, qui la surmonte, ornée d’une pierre transparente et biseautée qui fragmente la lumière. J’étais à ton doigt un jour durant.

Tu n’as pas senti ma présence.

J’étais avec toi chez la manucure. Tu peux être superficielle parfois. Amoureuse des éclats faciles, du brillant, du papier glacé.

Pourtant je t’ai entendu murmurer :

– Moi je n’aime pas les femmes trop soignées.

La manucure a sursauté :

– On n’est jamais trop soigné.

Tu as rétorqué :

– J’aime un maquillage léger, l’élégance raffinée, pour autant que cela ne vire pas à l’obsession, que cela ne masque pas un vide. Je crois aussi que le temps passé à se malaxer-botoxer le visage est du temps prélevé sur la tendresse.

La sophistication extrême révèle une faille, la crainte d’être soi, le besoin de se dissimuler derrière des paillettes. J’aime les femmes assez naturelles. Celles qui n’ont pas un deuxième visage sous la couche de fond de teint.

Et j’aime te voir décoiffée, les cheveux au vent sur ton vélo. C’est ainsi que tu es la plus intrépide, la plus sauvage, la plus séduisante.

J’ai vu ton émotion vive lorsque ta fille a évoqué la détresse psychologique de son amie. La souffrance de cette adolescente te transperce. Nos impuissances douloureuses.

Ta fille avait envie de parler. J’ai vu votre complicité renouvelée. Ton émotion encore lorsque vous avez évoqué Gaza et Isräel, ces déchirures qui défigurent le berceau de l’humanité.

Je ne sais pas pourquoi tu m’écris à nouveau, mais je sens qu’une douceur nouvelle éclot en toi… Je sais aussi que tes cyclones intérieurs peuvent se lever d’un instant à l’autre, imprévisibles. Serais-tu vexée si je te dis qu’avec le temps, tes tornades m’attendrissent?
J’ai fait mine de t’oublier, pourtant la magie de tes gestes demeure, sceau invisible.
 
Accroche-toi à la douceur.
 
J’embrassse ta chevelure, souple et soyeuse. Comment aurais-je pu en oublier la couleur ?
 
Theus