Chère Ada,
Merci pour tes lettres. Je n’y ai pas répondu parce que les forces me manquaient. Je traverse un ouragan intime, tout ce que je connaissais et chérissais s’envole dans les bourrasques, je ne sais plus à quoi m’accrocher. Je suis descendu si bas, dans des strates profondes que je n’ai pas fini d’explorer. Un magma où n’ai plus de mots. Je n’ai plus de mots pour rien, pour toi, notre amour, notre amitié.
Je n’aime plus mes amis proches. Je n’aime plus ma famille. Je me dégage de tant d’habitudes que plus rien ne subsiste.
Je suis attiré par une femme. Je suis ému par le creux de ses coudes, ses poignets. Son rire, son sourire imparfait. J’aimerais ouvrir ses jambes, goûter sa peau. Me sentir heureux de l’aimer. Mais je ne peux pas. J’aspire à autre chose.
Theus
Chère Ada,
Quand même, merci pour ta lettre. Je l’ai lue les cils humides. J’ai affiché l’enveloppe fleurie dans ma cuisine puis j’ai tout laissé en plan. Je n’ai pas songé à te résister, je me suis envolé vers toi.
Je me suis coulé dans une bague fine à ton doigt. Pas l’anneau doré qui a l’air d’une alliance. L’autre, aussi délicate, qui la surmonte, ornée d’une pierre transparente et biseautée qui fragmente la lumière. J’étais à ton doigt un jour durant.
Tu n’as pas senti ma présence.
J’étais avec toi chez la manucure. Tu peux être superficielle parfois. Amoureuse des éclats faciles, du brillant, du papier glacé.
Pourtant je t’ai entendu murmurer :
– Moi je n’aime pas les femmes trop soignées.
La manucure a sursauté :
– On n’est jamais trop soigné.
Tu as rétorqué :
– J’aime un maquillage léger, l’élégance raffinée, pour autant que cela ne vire pas à l’obsession, que cela ne masque pas un vide. Je crois aussi que le temps passé à se malaxer-botoxer le visage est du temps prélevé sur la tendresse.
La sophistication extrême révèle une faille, la crainte d’être soi, le besoin de se dissimuler derrière des paillettes. J’aime les femmes assez naturelles. Celles qui n’ont pas un deuxième visage sous la couche de fond de teint.
Et j’aime te voir décoiffée, les cheveux au vent sur ton vélo. C’est ainsi que tu es la plus intrépide, la plus sauvage, la plus séduisante.
J’ai vu ton émotion vive lorsque ta fille a évoqué la détresse psychologique de son amie. La souffrance de cette adolescente te transperce. Nos impuissances douloureuses.
Ta fille avait envie de parler. J’ai vu votre complicité renouvelée. Ton émotion encore lorsque vous avez évoqué Gaza et Isräel, ces déchirures qui défigurent le berceau de l’humanité.